Amaury DELERUE dans le 8/9 d’Adjan : point de vu d’un arbitre international de football

 

Le 8/d’Adjan continue de revisiter le sport français. L’idée est de balayer tous les secteurs de ce qui fait vibrer traditionnellement le public. Mais également nos chefs d’entreprise, partenaires de ce petit-déj’ business à Reims. C’est dans ce cadre que nous avons reçu Amaury Delerue.

Une carrière pleine d’émotions :

Pendant 15 ans, Amaury a arpenté  tous les terrains de France et d’Europe. Arbitre professionnel, il était estampillé Arbitre FIFA. De quoi vivre bon nombre d’émotions au contact des plus grands. Pour autant, il a choisi délibérément, comme il nous l’a expliqué, de quitter de lui-même ce monde à l’âge de 45 ans. Avec une idée en tête, se servir de son vécu mais aussi en se formant à une nouvelle vie. Sa nouvelle profession justement. c’est préparateur mental. Un véritable coach de vie tant pour les dirigeants que pour les sportifs de haut niveau comme le champion d’athlétisme français sur 800 m Gabriel Tual.

8.9 AMAURY DELERUE
Amaury Delerue n’avait pas choisi le monde de l’arbitrage pour être un policier mais simplement pour partager, pour être au contact des autres. L’aspect mental des choses l’a toujours passionné et aujourd’hui il peut laisser libre cours à son imagination. Son idée n’est pas de rentrer dans le cerveau des autres mais tout simplement de les accompagner pour renforcer leur confiance, élargir leur champ des possibles. Lors de ce petit-déj’ business organisé à l’hôtel Mercure Farma, Amaury a partagé nombre de ses expériences. Son sourire et son optimisme ont eu des vertus positives. Les échanges ont été nombreux et fructueux et les partenaires présents ont pu mesurer l’importance de l’impact psychologique des choses.

Amaury, arbitre international, arbitre professionnel aussi, de foot : est-ce qu’il en reste des choses positives ?

Moi aujourd’hui, je n’ai que du positif à retirer de ma carrière, que des bons souvenirs. Le cerveau est fainéant donc oublie les petites imperfections de ma carrière et les mauvaises rencontres, mais il n’y en a pas eu tant que ça finalement, c’est que du positif.

Le regard du fan de sport, du supporter, c’est toujours de se dire « l’arbitre, c’était un mauvais joueur, comment tu peux avoir envie d’être arbitre, tu te fais insulter, surtout chez les amateurs, c’est compliqué, tu te fais critiquer tout le temps… ». C’est quoi ton regard là-dessus ?

Il y a effectivement des métiers qui sont assez décriés, je l’ai toujours pris comme un mal nécessaire : sans arbitre, pas de jeu. Ça m’a énormément aidé dans la construction de ma personnalité étant plus jeune, quand j’ai sifflé mes premiers matchs, j’étais confronté à la réalité de l’humain : je décidais à sa place et il n’était pas d’accord avec moi. C’est ce qui m’a vraiment mis le pied à l’étrier, qui a fait que j’ai continué, jamais je n’ai imaginé que j’allais arriver là-haut. Il a fallu faire ses armes et c’est quand même une sacrée école de la vie de le faire sur un terrain de football.

Toi tu as été élevé dans les Landes : un terrain de foot c’était une arène pour toi ?

Oui j’étais ciblé par les parents, les éducateurs, malheureusement dans le football amateur c’est ça qui est compliqué. C’est ce qui fait qu’on a du mal à fidéliser nos jeunes collègues : vous imaginez bien qu’un jeune de 15 ou 16 ans, alors que ses copains partent jouer le week-end, lui il traversait le département pour vivre des situations pas très cool. Il y va une fois, deux fois, c’est pas sûr qu’il y revienne. On a beaucoup de choses à faire pour les aider dans leurs fonctions au niveau amateur, donc oui j’ai vécu ça dans le sud-ouest effectivement, avec quelques matchs mémorables.

Dans la vie quotidienne, on parle de « libre arbitre ». Quand on arbitre, est-ce qu’on est vraiment objectif, est-ce que tu arbitrais de la même façon un Messi, un Neymar ou un joueur anonyme ?

Quelle est ton éthique professionnelle ? Elle est de dire « où que je sois et quoi que je fasse, je vais me préparer de la même manière » – et « me préparer de la même manière » ça veut dire « quel est le niveau d’exigence que je vais avoir avec moi-même pour pouvoir performer ? ». Après, une fois que tu as eu ce questionnement-là, tu peux te dire « c’est une star, ou c’est pas une star que je vais avoir en face de moi, je sais que je suis prêt psychologiquement à agir de la même manière ».

Tu as des souvenirs où tu te disais « ça a beau être Neymar, je vais lui mettre un carton ? »

Alors oui, ça a pu arriver au début, en me disant « tiens, cet homme-là je le connais pas, je sais pas comment il fonctionne » et j’imagine qu’il a pas le même mode de fonctionnement psychologique que moi, il est peut-être même à l’opposé de la manière dont moi je fonctionne. Mais je vais y mettre un filtre sur moi-même parce qu’un filtre sur lui-même c’est impossible, et donc je vais faire en sorte que notre relation soit la plus professionnelle possible.

Est-ce que tu as souvenir d’un argument incroyable, d’un argument un peu loufoque d’un joueur qui protestait ?

Non, j’aurais plutôt une anecdote inverse. Ce serait plutôt quelque chose qui nous lie aujourd’hui je pense, le fait qu’alors même que c’était son dernier match, j’ai mis à la retraite Loïc Perrin par un carton rouge, le capitaine de l’AS Saint-Etienne en finale de la coupe de France 2020. Et je savais que ça pouvait faire éventuellement partie des scénarios qui malheureusement allaient mettre un terme à sa carrière prématurément. Parce qu’il était au contact avec Mbappé pendant ce match, que potentiellement il y allait avoir de grosses décisions à prendre, et j’étais prêt à prendre cette décision quand même, même si elle allait être vraiment difficile, avec quelqu’un que je respecte énormément, qui a eu une belle carrière.

Vous en avez discuté après ?

On en a discuté rapidement après, il a reconnu qu’il fallait que je fasse ce boulot-là, c’était la décision à prendre, et alors même que quand elle a été prise, ses coéquipiers me regardent dans les yeux et me disaient « vous n’allez pas faire ça, vous n’avez pas de cœur, c’est pas possible de faire ça ». Le métier et l’équité sportive demandaient que je le fasse quand même, mais c’est donc quelque chose qui nous rapproche maintenant.

Tu es devenu préparateur mental, donc la gestion du conflit, finalement, c’est ton univers.

Alors déjà ce qui est redevenu ma vraie vie c’est ma vie familiale et personnelle, et là aussi il faut de la préparation mentale pour gérer les conflits du quotidien. En fait, c’est une suite logique, je me suis aperçu que le sport professionnel m’avait amené des questionnements par rapport à ma propre introspection, ma propre connaissance de moi-même. J’ai utilisé des outils un peu empiriques sur moi-même sans y être formé pour pouvoir continuer ma carrière professionnelle et j’ai eu envie de théoriser tout ça pour savoir quels outils j’avais utilisé, quels sont ceux que je pourrais utiliser maintenant. Le passage s’est fait assez naturellement en préparation mentale pour accompagner des sportifs et des dirigeants d’entreprises vers la haute performance.

L’idée de la préparation mentale, pour les sportifs, c’est la visualisation, le côté positif des choses. La gestion du conflit, par rapport aux moments où tu mettais des cartons, tu t’embrouillais avec les dirigeants, avec les entraîneurs, bref… tu le démines comment aujourd’hui ?

Il y a deux grands sujets là-dedans, dans ces situations sous stress et complexes. Premièrement, quel est ton propre filtre émotionnel, est-ce que tu es capable de percevoir les émotions qui sont en toi et savoir comment tu peux les utiliser et pas te laisser dépasser par elles ?

Deuxièmement, le sujet de la communication, ce que tu renvoies dans ces situations de stress, pour pouvoir faire preuve de calme et de sérénité et pouvoir essayer de vouloir résoudre cette situation. Et donc cet alignement entre le corporel et le communicationnel c’est quand même une des clés de ces situations-là.

Peux-tu nous donner trois clés pour être bien mentalement ?

Se connaître soi-même grâce à des outils de connaissance. J’en utilise pas mal avec les sportifs que j’accompagne : ils vont à la découverte d’eux-mêmes et ils se surprennent. Tout commence par soi, c’est fondamental.

Deuxièmement, la connaissance de l’autre : celui avec qui vous devez travailler, celui avec qui vous avez à faire, être dans l’empathie (qui veut dire être à l’écoute de l’autre même si je ne pense pas la même chose que lui) est fondamental.

Le troisième outil, c’est de construire la relation entre ces deux gens-là. Une fois que les deux premières étapes sont passées, on peut imaginer que la relation va se passer de la meilleure manière.

Imaginons que demain, tu organises ton jubilé : quels joueurs invites-tu en priorité, et qui n’invites-tu pas ?

[il rigole] La liste des joueurs que je n’invite pas sera trop longue, je ne te répondrai pas maintenant !

Mais des joueurs que j’aurais de revoir, il y en a un certain nombre, je vais t’en citer deux. On vient de parler de Loïc Perrin, j’aimerais bien le revoir dans ce contexte-là. J’aimerais bien revoir Vitorino Hilton (ancien défenseur de Montpellier, ndlr) qui était quelqu’un de ma génération, d’une classe vraiment importante. Et puis ces gens que j’ai pu côtoyer depuis une dizaine, une douzaine d’années, style Didier Digard (milieu défensif passé par le PSG ou l’OGC Nice, ndlr), des gens qui étaient là quand je suis arrivé en Ligue 1. Ce sont des gens que j’aurais plaisir à faire venir à ce jubilé qui serait rigolo. Mais une chose est sûre, à ce jubilé je n’arbitre pas, je joue et je suis sur le terrain !